Depuis janvier 2025, l’association Trajectoires mène une étude sur le phénomène de traite des êtres humains qui touche les travailleurs saisonniers étrangers dans la filière agricole.
Celle-ci a été menée sur 4 départements parmi les plus touchés les plus touchés par cette forme d’exploitation au travail :
- la Marne et la Gironde pour la filière viticole,
- le Finistère pour les filières avicole et maraîchère,
- le Vaucluse pour les filières maraîchère, viticole et arboricole.
L’étude s’est appuyée dans un premier temps sur une recherche documentaire approfondie, couplée à un travail de fond en lien avec les acteurs filières et hors filières départementaux (médias, syndicats de salariés, organisations patronales, inspections du travail, prestataires de service, parquets, magistrats, Mutualité Sociale Agricole, associations spécialisées…). Suite à cela, un pré-diagnostic a été établi en août 2026. Celui-ci sera recoupé et précisé par des diagnostics de terrain dans chacun des 4 départements dont la publication est prévue pour début 2027.
Un secteur économique dépendant de la main-d’œuvre étrangère
Bien que certaines filières soient très réputées et génèrent beaucoup de profit, comme les vins de bordeaux ou de champagne par exemple, l’ensemble du secteur agricole reste économiquement très fragile. En effet, il est soumis à un fort besoin de main d’œuvre saisonnière indispensable aux récoltes et à la production.
Le recrutement de travailleurs temporaires sur les pics saisonniers est donc un enjeu vital pour les exploitants.
Or, depuis quelques années, le marché local de l’emploi ne parvient plus à satisfaire cet impératif.
De ce fait, les exploitants confient de plus en plus le recrutement de saisonniers à des intermédiaires (prestataires de service ou chefs d’équipe) employant principalement des travailleurs migrants.
Aujourd’hui, l’activité agricole est devenue totalement dépendante de cette main d’œuvre étrangère.

Des auteurs de traite qui recrutent des victimes parmi leur entourage
Les départements les plus touchés par le phénomène de traite des travailleurs étrangers sont ceux dont les exploitants ont le plus recours à des agents intermédiaires pour le recrutement des saisonniers. Ceux-ci sont en général des prestataires de services ou des chefs d’équipes payés ou salariés par l’exploitant.
Dans la majorité des cas de traite, ce sont des binationaux qui recrutent parmi leur entourage familial, social ou géographique dans leur pays d’origine ou au sein de leur communauté en France.
Des modalités d’emprise différentes selon l’origine des victimes
Pour les travailleurs marocains ou tunisiens, les agents recruteurs vendent très chers les contrats de travail aux candidats. L’emprise s’appuie donc essentiellement sur leur endettement, qui donne lieu à des menaces de représailles sur la famille restée au pays en cas de non remboursement.
Les travailleurs d’Afrique subsaharienne sont quant à eux souvent déjà présents en métropole, mais en situation administrative précaire.
Ils craignent donc essentiellement de compromettre leur régularisation et de faire l’objet d’une mesure d’éloignement s’ils venaient à perdre leur emploi.
Ils sont de ce fait très peu enclin à contester des conditions de travail indignes ou des situations abusives.
Pour les ressortissants européens, la logique d’emprise est basée sur une forte dépendance économique, familiale et communautaire envers les chefs de platz qui réglementent les bidonvilles.

Concernant les contrats de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, essentiellement conclus avec des travailleurs marocains et tunisiens, les recruteurs n’ont aucun intérêt à ce qu’ils soient renouvelés d’une année sur l’autre. Au contraire, le recrutement de nouveaux candidats à chaque saison leur permet de maximiser leurs gains grâce à la vente de nouveaux contrats.
L’ensemble de ce système est ainsi très favorable au développement de la traite et de l’exploitation au travail, au profit des recruteurs et au détriment des travailleurs, encourageant notamment la précarisation de leur situation.
Des exploitants pour le moment quasi hors de cause
Les vrais auteurs de traite semblent donc être les intermédiaires.
Dans les faits, ce sont eux qui prennent la responsabilité du recrutement, de l’hébergement et du transport des travailleurs pour en décharger les exploitants. Ces derniers semblent ou feignent méconnaitre la réalité de leurs pratiques.
Ceci étant, l’engagement de la responsabilité des exploitants, ne serait-ce qu’au titre du devoir de vigilance des entreprises, est un vrai enjeu de justice.
Un seul exemple de condamnation serait un symbole fort qui pourrait faire bouger les lignes.
En effet, responsabiliser le donneur d’ordre final obligerait les exploitants à contrôler les pratiques de leurs sous-traitants au risque d’être co-inculpé par la justice en cas d’affaire d’exploitation au travail touchant leurs employés. Ce serait un levier important, et peut-être le principal, pour enrayer ce phénomène de traite des travailleurs saisonniers migrants.
Par ailleurs, à terme, il serait intéressant de prendre toutes les mesures qui encourageraient les exploitants à recruter les saisonniers en direct. Cela court-circuiterait purement et simplement le système d’emprise établi par les recruteurs intermédiaires.
Télécharger le pré-diagnostic de l’étude paru en mai 2026
Les résultats définitifs de l’étude seront publiés début 2027.
Article écrit en collaboration avec Laurent Pointier, prestataire pour l'association Trajectoires